Histoire de Aphrodite

Je me nomme Aphrodite. Mon mari Khristian et moi, avons quitté notre pays, la République
démocratique du Congo pour immigrer au Canada, accompagnés de nos trois filles, Rose-
Marie, Rosaire et Angelus. C’est dans cette nouvelle terre que nous avons accueilli dans notre
famille notre petite dernière, Salve Regina.
Notre famille cherchait une stabilité, nous voulions partir loin de l’incertitude constante que notre
pays offrait. Au Congo Kinshasa, trouver du travail est une grâce. Pour les femmes, c’est encore
plus difficile. Lorsque je regardais mes filles, je pensais à leur avenir, je ne voulais pas qu’elles
aient plus tard à commettre l’irréparable pour obtenir un emploi.
C’est ainsi qu’en juillet 2020, nous avons choisi de tout abandonner, pour nous reconstruire au
Canada.
Débuter une nouvelle vie en pleine pandémie n’a pas été facile. Nous pensions arriver dans un
monde mouvementé. Nous avons plutôt atterri dans une ville où tout le monde s’évitait,
plusieurs commerces étaient fermés. Cela a rendu nos démarches administratives très
complexes, nos déplacements ardus. Toutes nos démarches prenaient plus de temps.
Nous devions tout recommencer dans une culture différente de la nôtre. L’accent du français
parlé était très différent, la nourriture était différente, le système scolaire de nos filles était
différent. A l’école, elles n’arrivaient pas à manger la nourriture qu’on leur servait. Je tentais
d’expliquer au personnel scolaire: elles découvrent encore, donnez-leur le temps, elles vont
s’adapter.
Nous avions choisi le Québec pour sa langue française, mais personne ne nous avait informé
que plusieurs personnes parlaient aussi anglais. Nous avons donc été confrontés à l’anglais,
que nous ne comprenions que très peu.

A l’époque, j’étais enceinte de Salve-Regina.

Dans mon pays, j’avais toujours donné naissance entourée des infirmières que je connaissais et de ma famille. Ici, je n’avais pas ma mère, ni ma belle-mère, moins encore ma famille à mes côtés. Les infirmières et les médecins de l’hôpital étaient des personnes que je côtoyais régulièrement, elles m’étaient familières. Ici, j’étais suivie par des personnes que je ne connaissais pas et très souvent en téléconsultations. Dans mon pays, je savais où acheter le nécessaire pour mes bébés. Ici, j’étais un peu perdue. Dans mon pays, la nourriture m’était familière et je savais quoi manger durant ma grossesse. Ici, j’ai dû m’adapter à la nourriture du Québec.
Après seulement quelques mois au Québec, l’hiver s’est installé, les tempêtes, le froid. Je connaissais les tempêtes de pluie, mais pas les tempêtes de neige.
Lors d’une froide nuit de décembre, j’ai perdu mes eaux. Sans voiture, j’ai dû me rendre seule
en taxi à l’hôpital. Mon mari devait emmener les filles chez un de nos amis avant de me
rejoindre. Une fois à l’hôpital, je me disais:  »Mais je vais accoucher seule, avec des personnes
que je ne connais même pas?  ».
Ce qui a calmé ma frayeur, c’est que le médecin qui faisait le suivi de grossesse était de garde
ce soir-là. Lorsqu’il a su que j’accouchais, il est venu accompagner les infirmières et les
médecins. Étrangement, je me suis sentie entourée.
Notre famille a accueilli avec joie notre petite Salve-Regina.

Et puis, on a continué d’avancer…


Ce qui nous motivait à persévérer, c’était notre résidence permanente. Notre vie était
maintenant au Canada. Nous n’allions pas faire marche arrière. Je savais que nous devions
foncer, avancer, s’adapter, se fondre dans la masse. Sans quoi tout ce pourquoi nous nous
sommes battus allait être perdu.
Un dicton africain dit ceci:  »Quand vous arrivez dans un village et que les gens dansent du pied
gauche, dansez aussi du pied gauche. Sinon les gens remarqueront que vous êtes étranger au
rythme ».
Nous avons donc commencé à danser du pied gauche, pour nos enfants. Nous sommes rentrés
dans la danse pour ne pas que le rêve que nous avions planifié reste un rêve. En regardant nos
enfants, notre famille, nous avons trouvé cette force en nous. Nous n’avions plus le droit de faire
demi-tour!
Et puis, nous avons rencontré plusieurs mains tendues, des amis qui ont partagé avec nous
leurs expériences, leur savoir, ce qu’ils avaient eux-mêmes appris de leurs erreurs.
Des personnes québécoises qui nous ont renseigné, aidé, informé.

Des organismes communautaires qui nous ont donné des paniers alimentaires le temps de
trouver une stabilité. À plusieurs reprises, je recevais des appels d’organismes que je ne
connaissais pas, prêts à m’offrir des biens nécessaires pour mon bébé, sans même que je les
sollicite.
Toutes ces mains tendues, nous ont permis de continuer à avancer vers notre rêve.
Aujourd’hui nous pouvons dire que nous avons trouvé notre stabilité.
Khristian et moi sommes tous deux retournés aux études pour y arriver.

Je travaille maintenant en administration et lui travaille pour la ville. Nos enfants réussissent bien à l’école, ils ont fini par s’adapter, avec le temps.
Cette stabilité nous permet maintenant d’offrir notre aide à d’autres personnes nouvellement
immigrées, tout comme nous avons été aidés.
Cette stabilité, c’est le fruit de nos efforts, de notre investissement, des opportunités que nous
sommes allé chercher, de l’intégration que nous avons accepté de vivre.

Aphrodite

Dessins: Moises Garcia

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